Les listes de début d’année ont toutes la même forme : des verbes à l’infinitif, tournés vers l’ajout. Apprendre, reprendre, commencer, s’inscrire, se remettre à. Sur une centaine de listes que j’ai eues sous les yeux, je n’ai jamais vu une seule ligne commençant par « arrêter ».
Le problème est arithmétique avant d’être psychologique. Une semaine contient un nombre d’heures fixe, dont une grande partie est déjà engagée. Ajouter sans retirer revient à écrire un chèque sur un compte dont on ne consulte pas le solde, et la sanction arrive au premier mois chargé.
L’exercice décrit ici est l’inverse exact d’une liste d’objectifs. Il produit trois arrêts, un chiffre d’heures libérées, et trois conversations préparées par écrit. Il se tient en deux séances et il est nettement plus inconfortable qu’une liste d’intentions, ce qui explique probablement qu’il soit si rarement fait.
- Durée : deux séances, une de soixante minutes et une de trente, à quatre ou cinq jours d’intervalle.
- Sortie attendue : trois engagements arrêtés, chiffrés en heures annuelles.
- Ordre de grandeur constaté : entre quatre-vingts et deux cents heures par an récupérées.
- Étape décisive : la formulation écrite des trois conversations, avant tout appel.
- Piège principal : arrêter ce qui était déjà mort, ce qui ne libère rien.
- Ce que l’exercice ne traite pas : les obligations légales, familiales et professionnelles non négociables.
La colonne qui reste vide chaque année
Dans toutes les méthodes de fixation d’objectifs, il existe une étape d’élagage, et c’est toujours celle qu’on saute. La raison n’est pas mystérieuse : ajouter est agréable et sans coût immédiat, retirer suppose de décevoir quelqu’un à une date précise.
Le résultat se lit dans les agendas. Les personnes qui tiennent un suivi long constatent presque toutes la même chose : la charge d’engagements croît d’année en année, sans qu’aucune décision d’accroissement n’ait jamais été prise. Chaque ligne s’est ajoutée pour de bonnes raisons, et aucune n’a jamais été réexaminée.
La croissance est lente, ce qui la rend indolore. Deux heures de plus par semaine, réparties sur une année, ne se remarquent pas ; les mêmes deux heures accumulées sur six ans représentent une soirée entière chaque semaine, prise sur autre chose.
Cet exercice consiste simplement à remplir la colonne manquante, une fois par an, avec la même sérieux qu’on met à remplir l’autre. Il ne demande ni conviction particulière ni changement de vie : il demande une heure et un stylo.
Arrêter des engagements demande une méthode, pas du courage
La formule « il faut oser dire non » est vraie et inutilisable. Elle décrit un état intérieur au lieu de décrire un enchaînement d’actions, et elle laisse la personne face au même blocage qu’avant, avec en plus le sentiment d’en manquer.
Arrêter des engagements se décompose en quatre opérations distinctes, et chacune se traite séparément. Inventorier ce qui existe. Chiffrer ce que chaque ligne coûte. Décider laquelle s’arrête, selon des critères écrits à l’avance. Et conduire la conversation, avec un texte préparé.
Ce découpage change la difficulté de nature. Les trois premières opérations se font seul, à froid, sans aucun enjeu relationnel : ce sont des opérations de comptabilité. Seule la quatrième est inconfortable, et elle dure entre trois et dix minutes par engagement.
Le bénéfice du découpage est mesurable. Dans les accompagnements que je mène, les personnes qui écrivent leur formulation avant d’appeler mènent la conversation dans les deux semaines. Celles qui décident sans l’écrire la reportent en moyenne de plusieurs mois, et un tiers ne la mène jamais.
L’inventaire complet, y compris ce qui ne se voit pas
La première séance commence par une liste, et elle doit être exhaustive avant d’être jugée. Écrivez tout, y compris ce qui vous paraît négligeable, dans les six catégories suivantes.
- Les engagements formels : adhésions, mandats associatifs, conseils, syndicats de copropriété, fonctions électives locales.
- Les engagements récurrents non écrits : le repas mensuel qu’on organise toujours, la personne qu’on conduit chaque semaine, le coup de main devenu permanent.
- Les abonnements et souscriptions : sportifs, culturels, numériques, associatifs. Ils coûtent de l’argent et souvent du temps de culpabilité.
- Les projets ouverts : ce qui est commencé et jamais fini, et qui consomme de l’attention sans consommer d’heures.
- Les rôles implicites dans un groupe : celui qui relance, celui qui range, celui qui réserve, celui qu’on appelle en premier.
- Les obligations héritées : ce qu’on a repris de quelqu’un d’autre et qu’on n’a jamais choisi.
La quatrième et la cinquième catégorie sont celles qu’on oublie systématiquement, et souvent les plus lourdes. Un projet ouvert depuis trois ans ne prend aucune heure d’agenda et occupe pourtant une place mentale considérable, mesurable au nombre de fois où il vous traverse l’esprit dans une semaine.
Chiffrer chaque engagement en heures annuelles

Sans chiffres, la discussion tourne au ressenti et le ressenti favorise toujours ce qui est agréable. Le chiffrage se fait ligne par ligne, en trois composantes qui doivent être additionnées.
La durée nominale est la plus simple : deux heures de réunion, une heure de trajet, quarante minutes de cours. C’est ce que tout le monde compte, et c’est en général moins de la moitié du total réel.
La durée périphérique comprend la préparation, les messages échangés, la relance, le compte rendu, le déplacement, et le temps de reprise après. Pour la plupart des engagements associatifs, elle égale ou dépasse la durée nominale.
La durée d’occupation mentale ne s’additionne pas de la même manière, mais elle doit apparaître. Notez-la en nombre de fois par semaine où le sujet vous traverse l’esprit sans que vous y travailliez. Une ligne à quinze occurrences hebdomadaires pèse lourd, même si elle ne consomme que deux heures d’agenda.
Multipliez ensuite par la fréquence annuelle. Une réunion mensuelle de deux heures avec autant de périphérie et quarante minutes de trajet représente environ soixante heures par an, soit une semaine et demie de travail à temps plein. Écrit ainsi, l’engagement change de statut dans la conversation intérieure.
Les quatre critères qui départagent
Une fois la liste chiffrée, il faut décider, et décider suppose des critères écrits avant de regarder les lignes. J’en utilise quatre, dans cet ordre.
La date de la dernière décision. Quand avez-vous choisi cet engagement pour la dernière fois, consciemment ? Si la réponse est « au début, il y a huit ans », la ligne entre dans la zone de réexamen par défaut.
Le rapport entre le coût et ce que vous en retirez. Pas ce que la structure en retire, ni ce que la situation exigerait dans l’absolu : ce que vous, personnellement, en retirez aujourd’hui, et non à l’époque de votre engagement.
La substituabilité. Si vous arrêtez, quelqu’un d’autre peut-il le faire, même moins bien ? La réponse est presque toujours oui, et la croyance inverse est le premier moteur du maintien d’engagements vides.
L’effet sur le reste. Certaines lignes bloquent d’autres choses par leur seule position dans la semaine : un créneau du mardi soir peut empêcher trois activités différentes. Une ligne peu coûteuse en heures peut être très coûteuse en possibilités.
Choisir trois arrêts, ni un ni six
Trois est un compromis vérifié à l’usage. Un seul arrêt se fait sans méthode et ne change pas le volume global. Six arrêts simultanés produisent une série de conversations difficiles concentrées sur quelques semaines, et l’expérience montre que la troisième ou la quatrième n’a jamais lieu.
La composition du trio compte autant que le nombre. Un arrêt lourd, franchement coûteux en heures, celui qui justifie l’exercice. Un arrêt moyen, sur lequel vous hésitez depuis un moment. Un arrêt léger, facile, qui sert d’entraînement et se traite en premier.
L’ordre d’exécution est l’inverse de l’ordre d’importance : on commence par le léger. Ce n’est pas de la procrastination déguisée, c’est un apprentissage de la formulation, qui se fait beaucoup mieux sur un enjeu faible.
Attention au piège principal, que je vois dans presque tous les premiers essais : arrêter officiellement ce qui était déjà arrêté en pratique. Résilier un abonnement inutilisé ou quitter un groupe qu’on ne fréquente plus procure une satisfaction réelle et ne libère aucune heure. Ces lignes se traitent, mais elles ne comptent pas dans les trois.
La procédure complète, en huit étapes
Les huit étapes se répartissent sur les deux séances, avec un intervalle obligatoire entre les deux. Cet intervalle sert à laisser retomber l’enthousiasme de la première séance, qui produit toujours une liste d’arrêts trop ambitieuse.
- Écrivez l’inventaire complet dans les six catégories, sans rien juger, en une seule traite de vingt minutes.
- Chiffrez chaque ligne en heures annuelles, avec les trois composantes, même approximativement.
- Classez par volume horaire décroissant et lisez la liste ainsi ordonnée. Elle ne ressemble jamais à ce que vous attendiez.
- Appliquez les quatre critères à chaque ligne du tiers supérieur, en notant les réponses et non une impression.
- Arrêtez-vous ici et attendez quatre jours. Ne prévenez personne, ne prenez aucune décision, ne relisez pas la liste.
- Choisissez les trois lors de la seconde séance, en respectant la composition lourd, moyen, léger.
- Écrivez les trois formulations selon le modèle en quatre phrases donné plus bas, une par engagement.
- Posez les trois dates dans l’agenda, sur trois semaines différentes, en commençant par le plus léger.
La cinquième étape est celle qu’on saute et c’est la plus utile. Les listes d’arrêts écrites d’un trait comportent en moyenne deux lignes que la personne regrette dès la semaine suivante, presque toujours pour la même raison : l’engagement était pénible ce mois-là et non en général.
Ce que trois arrêts libèrent réellement
Le tableau reprend un cas complet, celui d’une personne accompagnée sur une année, avec le chiffrage effectué avant la décision. Les volumes sont annuels.
| Engagement | Durée nominale | Périphérie et trajets | Total annuel | Conversation à mener |
|---|---|---|---|---|
| Mandat au conseil d’une association | 24 h | 62 h | 86 h | Avec le président, avant l’assemblée |
| Cours du mardi soir suivi par habitude | 45 h | 30 h | 75 h | Aucune, simple non-réinscription |
| Organisation du repas familial mensuel | 36 h | 18 h | 54 h | Avec deux personnes, pour un relais |
| Total libéré | 105 h | 110 h | 215 h | Trois échanges en trois semaines |
La deuxième colonne mérite un arrêt. La périphérie représente ici plus de la moitié du total, et c’est ce qui rend le chiffrage indispensable : personne n’aurait estimé le mandat associatif à quatre-vingt-six heures avant de le décomposer.
Préparer la conversation en quatre phrases

La formulation écrite tient en quatre phrases et pas davantage. Les développements longs affaiblissent la position et ouvrent une négociation que vous ne voulez pas.
Première phrase, l’annonce. Elle est directe, au présent, sans conditionnel. « Je ne renouvelle pas mon mandat à l’assemblée de mars. » Pas « je pense que je ne pourrai peut-être pas ».
Deuxième phrase, la date. Elle donne une échéance précise et un préavis raisonnable. Une annonce sans date se transforme en intention, et une intention se rediscute.
Troisième phrase, la raison, en une ligne. Une raison courte et vraie, sans justification empilée. « J’ai trop d’engagements et je réduis » suffit. Une explication de six phrases donne six points sur lesquels vous contredire.
Quatrième phrase, ce que vous proposez. Une transmission, un tuilage, une aide à trouver un remplaçant, une dernière contribution datée. C’est ce qui distingue un arrêt d’un abandon, et c’est ce que l’autre retiendra.
Écrivez ces quatre phrases telles que vous les direz, puis lisez-les à voix haute. Une formulation qui vous fait tousser à la lecture ne tiendra pas au téléphone, et il vaut mieux le découvrir chez soi, comme dans toute préparation d’un refus assumé lorsqu’on apprend à poser une limite sans se justifier longuement.
Les cinq réponses qu’on vous fera
Elles sont prévisibles et se préparent en cinq minutes. Les anticiper évite d’improviser au moment où l’on est le moins solide.
« On ne trouvera jamais personne. » C’est une difficulté réelle de la structure, pas une objection à votre décision. Réponse : votre date reste, et vous aidez à chercher jusqu’à cette date.
« Fais-le encore un an, on verra après. » La demande de report est la manœuvre la plus efficace, parce qu’elle paraît raisonnable. Réponse : la date ne change pas, et vous pouvez le dire une deuxième fois sans rien ajouter.
« Tu peux réduire au lieu d’arrêter ? » Parfois pertinent, souvent illusoire. Une réduction sans redéfinition écrite du périmètre revient au volume initial en quelques mois.
« Qu’est-ce qui ne va pas ? » La conversation glisse vers vos motivations profondes, terrain sur lequel vous perdrez. Réponse : rien de particulier, c’est une question de volume.
Le silence, ou la réaction froide. La plus déstabilisante et la plus fréquente. Elle ne demande aucune réponse : la décision est annoncée, la date est posée, la conversation peut se terminer là.
Ce qu’on fait du temps libéré, et ce qu’on n’en fait pas
Deux cents heures annuelles ne se voient pas dans une semaine : cela représente environ quatre heures hebdomadaires, réparties de façon inégale. Ce volume se remplit tout seul en quelques semaines si rien n’est prévu, et il se remplit avec ce qui traîne.
La règle que je recommande est de ne rien affecter pendant un mois. Laisser le créneau vide permet d’observer ce qui vient l’occuper spontanément, information beaucoup plus utile qu’un plan écrit à l’avance. Ce que vous faites d’un mardi soir libre en dit long sur ce qui manquait.
Passé ce mois, affectez au maximum la moitié du temps récupéré à quelque chose de nouveau. L’autre moitié reste non affectée, et c’est elle qui absorbe les imprévus, les périodes chargées et les semaines difficiles.
Un mot sur ce qu’il ne faut pas en faire : reprendre immédiatement un engagement équivalent, ce qui arrive plus souvent qu’on ne l’imagine. Un agenda qui se remplit dans les six semaines suivant un arrêt indique que le problème n’était pas la ligne supprimée, et cette question-là dépasse largement l’organisation du temps, comme le rappelle toute réflexion sur les attentes qu’on croit devoir satisfaire.
Questions fréquentes
Et si l’engagement comporte un mandat ou un contrat ?
Vérifiez d’abord les règles applicables : durée du mandat, préavis, forme de la démission, obligations jusqu’à la date de sortie. Pour une association, ces éléments figurent dans les statuts et les repères généraux sont accessibles sur le portail officiel de l’administration française. Une démission annoncée sans respecter le formalisme prévu se conteste.
Peut-on faire cet exercice à deux ?
Chacun établit sa liste séparément, puis vous comparez. Les engagements communs relèvent d’une discussion distincte, parce que leur arrêt affecte les deux agendas. Faire la liste ensemble dès le départ produit des arrêts de compromis que personne ne mène jusqu’au bout.
Que faire si les trois arrêts concernent la même personne ?
Ne les annoncez pas le même jour, mais ne les étalez pas non plus sur six mois. Deux ou trois semaines d’intervalle suffisent. Si les trois lignes viennent de la même source, la question n’est plus celle de trois arrêts mais celle d’une relation à redéfinir, et l’exercice ne suffira pas.
À quelle fréquence refaire cette liste ?
Une fois par an, pas davantage. Refaire l’exercice tous les trimestres transforme un outil de tri en habitude de retrait, et produit une méfiance envers tout nouvel engagement, ce qui n’est pas le but recherché.
Comment savoir si un arrêt était une erreur ?
Le signe est clair et il apparaît en général dans les deux mois : l’activité vous manque à un moment précis et identifiable, pas de façon diffuse. Dans ce cas, reprendre est parfaitement possible, souvent sous une forme plus légère, et cela ne remet pas en cause la méthode. C’est même une manière de vérifier ce qui compte en le retirant d’abord.
La liste d’arrêts se range avec la liste d’objectifs, dans le même dossier, et se relit au même moment l’an prochain. C’est la seule des deux qui vous dira, chiffres à l’appui, où sont réellement passées vos semaines.