Huit cents volumes occupent environ onze mètres linéaires d’étagères et pèsent autour de trois cents kilos. Ce sont deux chiffres qu’on ne se représente jamais avant un déménagement, et qui expliquent pourquoi une bibliothèque personnelle finit toujours par déborder sur des piles au sol.

Le tri des livres échoue plus souvent que celui des vêtements ou de la vaisselle, et la raison est facile à identifier. On trie par affection : ce livre m’a marqué, celui-là vient de quelqu’un, celui-ci dit quelque chose de moi. Avec ce critère, le taux de sortie plafonne autour de cinq pour cent, et l’après-midi se termine avec deux sacs et beaucoup de fatigue.

Le classement par usage donne un résultat très différent, parce qu’il pose une question à laquelle on peut répondre. Pas « est-ce que j’aime ce livre », mais « qu’est-ce que j’en ai fait depuis qu’il est là ». Voici le protocole complet, en quatre piles, avec les durées relevées sur des chantiers réels.

  • Volume traité : six cents à mille volumes, soit huit à quatorze mètres linéaires.
  • Durée : une journée pleine, sept heures environ, seul ou à deux.
  • Les quatre piles : relu, à relire, jamais ouvert, ouvrage de référence.
  • Taux de sortie observé : entre vingt-cinq et quarante pour cent des volumes.
  • Ce qui ne rentre pas dans le tri : dédicaces, livres d’enfance, exemplaires uniques.
  • Revenu de la revente : très faible, et il faut le savoir avant de commencer.

Huit cents volumes sur onze mètres d’étagères

Avant toute décision, il faut mesurer. Sortez un mètre et relevez la longueur totale des rayonnages occupés, puis comptez les volumes sur un mètre représentatif. La multiplication donne le total à trente ou quarante près, ce qui suffit largement.

Ce relevé sert à trois choses. Il dimensionne la journée : au-delà de mille volumes, il faut deux journées séparées par au moins une semaine. Il fixe l’objectif de place, exprimé en mètres linéaires et non en nombre de livres. Et il permet de mesurer le résultat à la fin, ce qui n’est pas un détail de confort.

Un deuxième relevé, plus révélateur, prend cinq minutes : comptez les livres qui ne sont pas sur une étagère. Piles au sol, empilements horizontaux devant les rangées, cartons dans un placard, livres sur la table de nuit depuis deux ans. Ce chiffre-là mesure le débordement réel.

Dans les bibliothèques que j’ai vues, ce hors-étagère représente couramment quinze à vingt pour cent du total. C’est lui qui rend la pièce inconfortable, bien plus que le nombre absolu de volumes.

Trier sa bibliothèque par usage plutôt que par attachement

Trier sa bibliothèque suppose de choisir un critère et de s’y tenir toute la journée. Le critère d’usage se formule en une question unique, posée à chaque volume : qu’ai-je fait de ce livre depuis qu’il est entré ici ?

Cette question a un avantage décisif sur les autres : elle porte sur le passé, donc sur des faits. « Vais-je le relire » demande une prédiction, et les prédictions sur ses propres lectures sont systématiquement optimistes. « L’ai-je relu » demande un souvenir, et le souvenir est plus fiable.

Elle a aussi l’avantage de désamorcer la culpabilité. Un livre non lu n’est pas un reproche, c’est une information sur un achat ancien qui ne correspondait pas à ce dont on avait envie. La distinction change complètement l’ambiance de la journée.

Un dernier point avant de commencer. Le tri par usage ne s’applique pas aux ouvrages de référence, qui obéissent à une autre logique : on ne les lit pas, on les consulte. Ils sortent du dispositif dès le départ et sont traités séparément.

Les quatre piles, et la question qui les sépare

Piles de livres posées à même le sol devant une étagère à moitié vidée
Nenad Stojkovic / CC BY 2.0

Quatre piles suffisent, et il ne faut pas en ajouter une cinquième, sous peine de voir apparaître la pile « je verrai plus tard », qui absorbe tout.

Pile A, relu. Les livres effectivement rouverts au moins une fois depuis leur achat, même partiellement. Ils restent, sans discussion et sans plafond.

Pile B, à relire. Les livres lus une fois, appréciés, jamais rouverts. C’est la pile la plus nombreuse et la plus trompeuse ; elle sera traitée avec une règle particulière.

Pile C, jamais ouvert. Les livres achetés, reçus ou hérités, dont la première page n’a jamais été tournée. La sortie y est massive.

Pile D, ouvrage de référence. Dictionnaires, manuels, guides pratiques, livres de cuisine, ouvrages professionnels. Ils se jugent sur la fraîcheur de l’information, pas sur la lecture.

La règle de rangement dans les piles est stricte : on ne discute pas, on classe. Un livre en main, une question, une pile. Le rythme visé est de trois à cinq secondes par volume pendant cette phase, ce qui laisse tout le temps de la décision pour la seconde partie de la journée.

Sortir tous les livres, l’étape qu’on veut sauter

Le tri se fait sur des livres sortis des étagères, à plat, pas sur des rangées debout. C’est fatigant, c’est poussiéreux, et c’est la condition du reste.

La raison est la même que dans un placard : une rangée debout se lit en diagonale, l’œil saute les tranches sombres et les titres qu’il connaît, et les mêmes vingt livres retiennent l’attention à chaque passage. À plat, chaque volume passe en main, et personne n’est oublié.

Procédez étagère par étagère, jamais mur par mur. Une étagère vidée, triée, remontée, puis la suivante. Cette méthode garde la pièce praticable et permet d’arrêter proprement à n’importe quel moment, ce qui compte quand la journée déborde.

Profitez du vide pour nettoyer la planche et vérifier son état. Une étagère de deux mètres chargée de livres fléchit avec le temps, et un rayonnage qui ploie de plus d’un centimètre au milieu demande un renfort ou une reprise d’appui.

La pile « à relire », le vrai piège de la journée

C’est la pile qui décide du résultat, parce qu’elle contient presque toujours entre quarante et soixante pour cent des volumes. Traitée sans règle, elle remonte entièrement sur les étagères et la journée n’aura servi à rien.

La règle que j’applique est empruntée au tri des vêtements et elle vaut ce qu’elle vaut : un livre lu une fois et jamais rouvert depuis plus de cinq ans a peu de chances de l’être un jour. Ce n’est pas une certitude, c’est une probabilité, et une bibliothèque se gère avec des probabilités.

Trois exceptions se justifient et il faut les nommer pour qu’elles ne s’étendent pas. Les livres liés à une pratique en cours, qu’on rouvre par morceaux. Ceux dont on prête régulièrement un exemplaire. Et les ouvrages devenus difficiles à retrouver, ce qui concerne beaucoup moins de titres qu’on ne le croit.

Un test complète la règle et fonctionne bien : sur un livre hésitant, essayez de raconter en trois phrases ce qu’il contient. Si rien ne vient, ce n’est pas grave et cela ne dit rien de vous ; cela dit seulement que le livre n’a pas laissé de trace, et qu’il n’en laissera pas davantage sur l’étagère. Une bibliothèque resserrée se relit d’ailleurs beaucoup plus, ce qui est un argument sous-estimé pour garder moins de matière mais s’en servir.

La pile « jamais ouvert », et d’où viennent ces livres

Cette pile-là se traite vite, et elle est la plus instructive. Trois origines se partagent la quasi-totalité des volumes qu’on n’a jamais ouverts.

Les cadeaux, d’abord, souvent choisis d’après une idée approximative de nos goûts. Les garder par égard pour l’intention est un réflexe compréhensible, mais l’intention a été honorée le jour de la réception, pas par dix ans de rayonnage.

Les achats d’intention, ensuite : essais ambitieux, classiques qu’on comptait affronter, ouvrages achetés dans une phase de vie révolue. Ils sont le témoignage d’un projet, et le projet a une date.

Les héritages enfin, cartons entiers venus d’un parent ou d’un déménagement, jamais ouverts et parfois jamais regardés. Ceux-là méritent un vrai coup d’œil avant de partir, parce qu’ils contiennent occasionnellement des documents glissés entre les pages.

Ma règle sur cette pile est simple : un livre jamais ouvert depuis plus de deux ans sort, sauf s’il est reprogrammé immédiatement. Reprogrammer signifie le poser sur la table de nuit, pas le remettre sur l’étagère avec une bonne intention, ce qui rejoint tout ce qui rend un espace réellement disponible pour ce qu’on veut y faire.

Les ouvrages de référence, traités à part

Un ouvrage de référence ne se juge ni sur le plaisir ni sur la relecture, mais sur deux critères : l’information est-elle encore valable, et est-elle plus rapide à trouver là qu’ailleurs ?

Le premier critère élimine sans état d’âme une catégorie entière : guides de voyage anciens, manuels techniques dépassés, ouvrages juridiques ou fiscaux périmés, livres informatiques. Un guide de plus de cinq ans induit en erreur plus qu’il ne renseigne.

Le second critère est plus discutable et dépend des habitudes. Un dictionnaire de langue, un ouvrage illustré, un livre de cuisine annoté, une flore régionale gardent un avantage réel sur une recherche en ligne. Un almanach de données chiffrées, non.

Les livres de cuisine méritent une mention particulière, parce qu’ils s’accumulent vite et se consultent peu. Le test qui tranche est concret : combien de recettes de ce livre ont été faites au moins une fois ? En dessous de trois, le livre sort, et les recettes retenues se recopient sur une fiche avant le départ.

Le chantier minuté, étape par étape

Le découpage suivant correspond à huit cents volumes traités par une personne, avec une pause déjeuner prise en dehors de la pièce.

Moment Opération Durée Résultat attendu
9 h Mesure, préparation des zones, protection du sol 30 min Quatre emplacements de piles délimités
9 h 30 Vidage et classement en quatre piles, sans décision 2 h 30 Tous les volumes à plat, classés
13 h Traitement de la pile « jamais ouvert » 45 min Première caisse de sortie remplie
13 h 45 Traitement de la pile « à relire » 1 h 30 La pile la plus lourde réduite de moitié
15 h 15 Ouvrages de référence et livres de cuisine 45 min Périmés écartés, doublons réunis
16 h Remontage par catégorie, avec la réserve de place 1 h Étagères remplies à quatre-vingts pour cent
17 h Mise en caisses et chargement des sorties 45 min Caisses fermées, étiquetées par circuit

Un avertissement sur les caisses : ne dépassez pas quinze kilos par contenant, soit une trentaine de volumes courants. Les cartons de livres trop remplis se déchirent par le fond, systématiquement, et toujours dans un escalier.

Où reviennent les livres écartés, et à quel prix

Carton ouvert rempli de livres d'occasion prêt à être emporté

Il faut savoir avant de commencer que la revente rapporte très peu et prend beaucoup de temps. C’est la donnée qui évite les déceptions et les caisses qui attendent six mois dans un couloir.

Les plateformes de rachat au poids ou au titre proposent, pour un livre courant en bon état, des montants de l’ordre de quelques dizaines de centimes, avec un refus fréquent des titres les plus répandus. C’est simple et rapide, mais le revenu total sur deux cents volumes reste modeste.

La vente entre particuliers rapporte davantage par livre, et seulement pour certains titres : éditions épuisées, ouvrages techniques récents, beaux livres, séries complètes. Elle demande une photographie, une annonce et un envoi par volume, soit un temps considérable pour un ensemble important.

Restent les circuits non marchands, qui traitent le gros du volume : associations de collecte, bouquinistes de quartier, boîtes à livres, bibliothèques de comité d’entreprise, établissements de santé. Vérifiez les conditions avant de charger la voiture : beaucoup n’acceptent ni les encyclopédies, ni les livres scolaires anciens, ni les ouvrages abîmés.

Ce qui ne trouve aucun preneur relève du tri du papier, en bac ou en déchèterie selon le volume ; les consignes locales et les filières concernées sont détaillées par l’Agence de la transition écologique. Un livre trop dégradé n’a pas de seconde vie, et le garder par scrupule ne sert personne.

L’étagère remontée, et le plafond qui tient

Le remontage décide de la durée du résultat. Deux règles, appliquées ensemble, suffisent à tenir plusieurs années.

La première est la réserve de place : les étagères se remplissent à quatre-vingts pour cent, jamais plus. L’espace libre n’est pas du gâchis, c’est ce qui permet d’accueillir les entrées sans créer de pile au sol. Une bibliothèque pleine à ras déborde au premier achat.

La seconde est le plafond en mètres linéaires. On fixe une longueur totale, on la marque physiquement, et elle ne bouge plus. Quand la limite est atteinte, un livre entrant suppose un livre sortant. C’est plus efficace qu’un plafond en nombre de volumes, parce qu’il se vérifie d’un coup d’œil.

Le rangement lui-même a peu d’importance, à une exception près : mettez à hauteur de main ce qui se consulte, et en hauteur ce qui se garde. Les rangées doubles, en revanche, sont à proscrire, car la rangée arrière disparaît de la mémoire en quelques semaines.

Un contrôle annuel de vingt minutes referme le dispositif : on regarde ce qui s’est empilé hors étagère depuis un an, et on traite uniquement cette pile. C’est peu de chose, et cela évite de refaire une journée complète, dans la même logique que pour tout ce qu’on décide de garder en petit nombre.

Questions fréquentes

Que faire des livres dédicacés ?

Ils sortent du tri, sans être comptés dans le plafond, et se rangent ensemble sur une étagère dédiée. Une dédicace transforme l’exemplaire en objet unique, et cet objet n’obéit pas à une logique d’usage. La seule limite raisonnable est le volume : si l’étagère dédiée se remplit, la question se posera d’elle-même.

Faut-il garder les livres qu’on a aimés mais qui sont faciles à retrouver ?

Pas nécessairement, et c’est là que le tri par usage aide. Un titre courant se rachète d’occasion pour quelques euros ou s’emprunte en bibliothèque. Garder l’exemplaire n’a de sens que s’il est annoté, prêté régulièrement ou attaché à un souvenir précis.

Comment trier les livres des enfants ?

Par tranche d’âge et avec eux, jamais à leur place. Les albums dépassés se donnent facilement et servent immédiatement ailleurs. Deux ou trois titres se gardent par période, choisis par l’enfant, ce qui produit une petite collection cohérente au lieu d’un carton entier jamais rouvert.

Une journée suffit-elle vraiment pour huit cents livres ?

Oui, à condition que la phase de classement se fasse sans décision. C’est cette séparation qui rend la journée tenable : trois secondes par livre pendant le classement, puis les décisions par catégorie. Trier en une seule passe, livre par livre, demande deux à trois fois plus de temps.

Que faire d’une bibliothèque héritée entière ?

Prenez le temps de la regarder avant tout tri, et par petites séances plutôt qu’en une journée. Vérifiez les pages pour les papiers glissés, mettez de côté ce qui a une valeur possible, et acceptez que la décision sur le reste demande plusieurs mois. Ce n’est pas le même chantier, et le calendrier n’a pas à être le même.

Commencez par une seule étagère, celle qui est le plus hors de vue, et appliquez-lui les quatre piles. Trente minutes suffisent, et le taux de sortie que vous obtiendrez sur ce mètre-là vous dira exactement à quoi ressemblera la journée complète.