En 2003, le philosophe Nick Bostrom de l’Université d’Oxford a publié un article qui a ébranlé le monde académique. Son « argument de la simulation » démontre mathématiquement qu’il est statistiquement probable que nous vivions dans une simulation informatique. Depuis, des physiciens de renom, dont Neil deGrasse Tyson et Elon Musk, estiment la probabilité entre 20% et 99%.
L’Argument de Bostrom Expliqué
L’argument est déceptivement simple. L’une des trois propositions suivantes doit être vraie :
- Les civilisations s’éteignent avant d’atteindre la capacité de simuler des univers
- Les civilisations avancées choisissent de ne pas créer de simulations
- Nous vivons presque certainement dans une simulation
Si une civilisation suffisamment avancée crée une seule simulation contenant des êtres conscients, elle en créera probablement des milliards. Dans ce cas, les « êtres simulés » seraient statistiquement plus nombreux que les êtres « réels ». La probabilité que nous soyons « réels » plutôt que « simulés » serait alors infiniment faible.
La Physique Quantique : Des Preuves Dans le Code ?
L’Effet Observateur
En mécanique quantique, une particule existe dans un état de superposition (toutes les positions possibles simultanément) jusqu’à ce qu’elle soit observée. L’acte d’observation « effondre » la fonction d’onde et fixe la particule dans un état défini. C’est exactement comme un jeu vidéo qui ne rend les détails que quand le joueur regarde — pour économiser de la puissance de calcul.
Le physicien John Wheeler a proposé l’expérience de la « gomme quantique à choix retardé », réalisée avec succès en 2007. Le résultat stupéfiant : une décision prise dans le présent affecte le comportement d’une particule dans le passé. Comme si l’univers « réécrivait l’historique » pour maintenir la cohérence — exactement ce que ferait un programme informatique.
La Constante de Planck
L’univers a une résolution minimale : la longueur de Planck (1,616 × 10⁻³⁵ mètres) et le temps de Planck (5,391 × 10⁻⁴⁴ secondes). En dessous de ces valeurs, l’espace et le temps n’ont plus de sens. C’est comme si l’univers avait des pixels — une grille minimale en dessous de laquelle il ne peut pas « rendre » la réalité. Un univers continu n’aurait pas besoin de résolution minimale. Un univers calculé, si.
La Vitesse de la Lumière Comme Limitation de Bande Passante
Pourquoi rien ne peut-il dépasser la vitesse de la lumière ? La physique standard l’explique par la relativité. Mais dans une simulation, c’est simplement une limitation de la vitesse de transfert de données. Si deux régions de la simulation échangent de l’information trop vite, le système ne peut pas les synchroniser — d’où une « vitesse maximale » qui maintient la cohérence du calcul.
Les Codes Correcteurs d’Erreurs Dans la Physique
En 2012, le physicien théoricien James Gates Jr., professeur à l’Université du Maryland et membre du conseil consultatif scientifique d’Obama, a fait une découverte stupéfiante. En étudiant les équations de la supersymétrie, il a trouvé des codes correcteurs d’erreurs — les mêmes codes utilisés dans les navigateurs Internet (codes de Block-Hamming).
Gates a déclaré : « J’ai trouvé dans les équations de la physique des particules quelque chose qui ressemble à du code informatique. Comment les lois de la physique de notre univers peuvent-elles contenir du code informatique si cet univers n’est pas, en quelque sorte, un programme ? »
L’Argument Thermodynamique
Le physicien Tom Campbell, ancien physicien de la NASA, a développé la « My Big TOE » (Theory of Everything), argumentant que l’univers est une simulation d’information. Son argument : la thermodynamique (le fait que l’univers tend vers le désordre) est exactement ce qu’on attendrait d’un système d’information qui optimise son calcul — un principe connu en informatique sous le nom d’entropie de Shannon.
Les Expériences Proposées
Peut-on tester l’hypothèse de la simulation ? Plusieurs physiciens le pensent :
- Silas Beane (Université de Washington, 2012) a proposé que si l’univers est simulé sur un réseau discret, des anomalies dans les rayons cosmiques ultra-énergétiques pourraient révéler la structure de la grille de simulation.
- Zohar Ringel et Dmitry Kovrizhin (Oxford/Hebrew University, 2017) ont calculé que simuler un univers quantique avec la technologie connue nécessiterait une mémoire qui croît exponentiellement, rendant la simulation « impossible ». Mais cela suppose que les simulateurs utilisent notre physique — ils pourraient avoir une physique plus fondamentale.
- Le MIT a lancé en 2023 un projet pour détecter des « glitches » dans la réalité — des anomalies statistiques qui ne devraient pas exister dans un univers naturel mais seraient attendues dans un calcul numérique.
L’Implication de l’Intelligence Artificielle
En 2025, nous créons déjà des simulations de plus en plus réalistes. Les IA génératives produisent des images, des vidéos et des textes indistinguables de la réalité. Les jeux vidéo en monde ouvert simulent des écosystèmes entiers. DeepMind a créé des IA qui découvrent les lois de la physique par elles-mêmes.
Si nous sommes capables de créer des simulations quasi-réalistes après seulement 80 ans d’informatique, imaginez ce qu’une civilisation avec des millions d’années d’avance pourrait créer. L’argument de Bostrom devient non seulement plausible — il devient presque inévitable.
Conclusion : Et Si C’Est Vrai ?
Si nous vivons dans une simulation, cela change-t-il quelque chose ? Les philosophes sont divisés. Certains, comme David Chalmers, argumentent que la simulation est aussi « réelle » que n’importe quelle réalité — la conscience et l’expérience restent authentiques même si le substrat est numérique.
D’autres notent que si un simulateur existe, il est effectivement Dieu — un être qui a créé notre univers, peut le modifier, et nous observe. La frontière entre simulation informatique et création divine s’effondre.
Ce qui est certain, c’est que les physiciens les plus brillants du monde prennent l’hypothèse au sérieux. Et dans un univers où la mécanique quantique défie le sens commun, où le temps peut être rembobiné, et où du code informatique se cache dans les lois de la physique, la question « vivons-nous dans une simulation ? » n’est peut-être pas aussi folle qu’elle en a l’air.

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